Principes d’une demarche stratégique
Comment formuler une stratégie du FIDA en Mauritanie? Comment peut-elle être spécifique et justifiée alors que le pays a déjà sa propre stratégie de développement? Comment peut-elle sarticuler avec celle des autres institutions de développement qui ont également leurs propres orientations et objectifs?
La formulation de toute stratégie devrait respecter les principes et équilibres suivants:
Les projets ne peuvent avoir de signification "stratégique" que sils contribuent à atteindre des objectifs de référence qui leur sont communs, au-delà de leurs approches particulières.
Laction propre que pourrait définir le Fonds serait irréaliste si elle nétait pas cohérente avec la politique de développement du pays.
Le FIDA doit engager un dialogue ciblé avec le Gouvernement pour enrichir la stratégie de lutte contre la pauvreté rurale, et plus particulièrement:
lorsque celle qui a été définie au plan national lui parait insuffisante pour quil puisse soutenir cette stratégie avec succès;
lorsquau travers des résultats des projets et programmes quil finance, le Fonds est en mesure de démontrer la faisabilité et la pertinence des approches politiques quil recommande.
Le FIDA restera toujours confronté à des choix et il ne pourra sengager effectivement que dans certaines directions. Les critères de choix devraient ainsi être fondés sur la comparaison entre la pertinence et lefficacité des actions possibles.
Limportant sera de sen tenir le plus possible à ces choix une fois quils auront été faits, de les appliquer avec continuité, étant entendu quils doivent être revus lorsque les politiques officielles connaissent des changements importants.
Ces principes ont inspiré la démarche adoptée par les évaluateurs. Celle-ci consiste tout dabord à sinterroger sur le phénomène de pauvreté rurale en Mauritanie. Dans un deuxième temps, il sagit didentifier les convergences et les divergences quil peut y avoir entre les politiques nationales et les exigences de la lutte contre la pauvreté rurale qui découlent de lanalyse précédente. Sur la base de ces analyses, des recommandations dorientations stratégiques sont formulées et soumises à lappréciation conjointe de la Division régionale concernée au sein du FIDA, et du Gouvernement.
Le seuil dit de pauvreté ("poverty line") est estimé à 370 USD par habitant et par an. Un seuil de revenu inférieur - dit de "pauvreté extrême" - est fixé à 275 USD par habitant et par an.
La répartition inégale du revenu national fait quenviron 57% de la population avaient, en 1989/90, un revenu égal ou inférieur au seuil de pauvreté tandis que 44,7% de la population (soit 80% de la population située en dessous de la "ligne de pauvreté") étaient en situation de "pauvreté extrême". En 1987/88, on estimait à 34% la proportion de la population en situation de malnutrition chronique et à 17% celle affectée de malnutrition sévère.
La pauvreté est nettement plus marquée en milieu rural quen milieu urbain. En 1990, la population rurale (qui représentait alors 65 à 70% de la population) comptait une proportion de "pauvres" et "dextrêmement pauvres" respectivement égale à 70,5% et 58,7% du total rural. Ces mêmes taux étaient de 39,7% et 27,7% en milieu urbain.
Les facteurs du changement social en Mauritanie
Comme dans tous les pays de la région, cest avec lIndépendance que la société mauritanienne a commencé à se transformer en profondeur. Les mêmes facteurs - accroissement démographique, organisation de lEtat et mise en place dune administration, investissements dans le secteur moderne, exode rural, urbanisation, etc. - y ont entraîné les mêmes effets. La transition a cependant été beaucoup plus difficile en Mauritanie car ce pays ne disposait pas, au départ, des structures administratives, des infrastructures et des ressources humaines qui avaient permis plus rapidement aux autres pays dinstituer un embryon dEtat.
Lévolution sociale du pays a cependant été surtout marquée par son exceptionnelle rapidité. Au cours des quinze dernières années en effet, le nomadisme a quasiment disparu, la sédentarisation sest généralisée en milieu rural et lurbanisation est devenue un fait démographique majeur. Aucun pays africain na connu une telle accélération.
Les effets du changement social
Dans la société traditionnelle, les pratiques de solidarité constituaient un filet de sécurité mettant à labri du pire les personnes et les familles. Ces pratiques entérinaient certes une stratification sociale inégale mais elles reconnaissaient, en contrepartie, les devoirs quavaient les plus aisés envers les plus démunis. Léclatement des cadres sociaux traditionnels ainsi que lindividualisation des cellules familiales a très largement privé le corps social de ces garanties. Les pratiques de solidarité dans les zones rurales se sont ainsi considérablement affaiblies.
Cette évolution de la famille rurale vers la famille nucléaire est une tendance générale que lon observe dans tous les pays du Sahel. En Mauritanie, elle sest cependant accompagnée dune forte mobilité des hommes à la recherche de travail. On observe ainsi une "féminisation" croissante de la responsabilité des familles rurales, surtout chez les plus pauvres qui sont le plus affectés par les migrations de travail.
La paupérisation de la plus grande partie de la société mauritanienne et linégalité sociale apparaissent comme les effets les plus visibles du changement social au cours des dernières décennies. En regard des nombreuses améliorations, apportées par plusieurs décennies de développement, le constat semble pessimiste. Peut-être est-on moins pauvre en termes absolus si lon compare les situations daujourdhui à ce quelles étaient lorsque les épidémies se répandaient, lorsque nulle aide extérieure ne venait sauver de la famine, lorsque certains produits étaient inaccessibles. Mais en termes relatifs, la société rurale semble plus pauvre, plus vulnérable quauparavant. Ces inégalités semblent en effet se renforcer. La richesse de certains constitue aujourdhui un fait aussi réel que celui de la pauvreté.
La pauvreté dans les zones rurales se traduit, comme pour lensemble du pays, par une fracture sociale profonde ainsi que par une marginalisation au sein du corps social. Les causes et les effets de la pauvreté rurale sinterpénètrent largement: ainsi, la dégradation de lenvironnement et la désertification figurent parmi les causes importantes de la pauvreté rurale. Mais, elles en sont aussi en partie un effet. Les autres facteurs importants comprennent:
Léconomie rurale est ainsi de moins en moins fondée sur un binôme agriculture-élevage mais sur un système composite et instable formé de revenus agricoles et de revenus extérieurs à lexploitation principalement ceux du travail salarié occasionnel dans les centres urbains ou, dans une moindre mesure, dans des chantiers ouverts en zone rurale.
Les stratégies de développement suffisent-elles pour reduire la pauvreté?
A cette nouvelle question, on peut répondre par un constat bien connu: les stratégies de développement ne sont généralement pas parvenues à concilier croissance et distribution équitable des revenus. Les ruraux pauvres sont, pour la plupart, placés dans de telles conditions de pénurie et de sous-capitalisation quil nest pas réaliste de penser quils puissent, sans autre mesure corrective, passer massivement dun état de pauvreté à celui dune aisance relative.
Si les politiques de développement peuvent indéniablement avoir des effets sur la pauvreté, elles ne suffisent pas à porter remède aux dysfonctionnements qui "produisent" linégalité, qui élargissent le fossé entre ceux qui profitent de la croissance et ceux qui en sont exclus. On découvre ainsi quil existe une dimension sociale et politique du développement tout à fait particulière et que celle-ci ne peut pas être maîtrisée par la seule dynamique de léconomie.
Le problème de la pauvreté a ainsi sa propre spécificité. Il appelle, de ce fait, des approches complémentaires de celles généralement impliquées par les politiques de développement. Les stratégies de lutte contre la pauvreté rurale devraient viser précisément à insérer les ruraux pauvres dans une dynamique de développement dont ils ont été exclus jusquà présent. Elles posent la question de "qui" se développe alors que les politiques sectorielles tentent de répondre à la question "que développer?".
Les réflexions de la mission sur ce qui ferait la spécificité dune stratégie de lutte contre la pauvreté au regard des politiques de développement sont résumées dans le tableau suivant:
Spécificités dune stratégie de lutte contre la pauvreté
| Objectifs/actions des politiques de développement | Champs spécifiques dune stratégie de lutte contre la pauvreté | |
| Sécurité alimentaire | - Augmentation
de la production (notamment en zone pluviale) - Aide alimentaire - Stockage de sécurité - Banques céréalières - Vivres contre travail |
- Aide sélective
aux petits producteurs - Ciblage de laide alimentaire - Participation des ruraux pauvres à la gestion de la sécurité alimentaire - idem |
| Accès aux moyens de production | - Approvisionnement
en intrants/matériel. Infrastructures productives individuelles ou
collectives (barrages, irrigation, diguettes, etc.) - Crédit mutualiste et épargne |
- Sécurisation
des droits dusage sur la terre et leau - Mécanismes de garantie daccès des ruraux pauvres au crédit mutualiste |
| Gestion des ressources naturelles | - Investissements
dans la protection et la restauration des écosystèmes - Disciplines de gestion des ressources naturelles - Responsabilisation participative |
- Systèmes compensatoires pour contrebalancer les manques à gagner du fait du non-usage des ressources naturelles protégées |
| Education, formation, santé | - Programmes
nationaux pour léducation, lalphabétisation, la santé,
leau potable - Politiques participatives pour la gestion et le recouvrement des coûts des services sociaux - Vulgarisation agricole |
- Aides sélectives
pour garantir laccès des plus pauvres à ces services
- Formation aux métiers pour améliorer les chances de diversification des activités des pauvres |
| Champ "social" | - Politiques de décentralisation et de démocratisation | - Mécanismes
favorisant la participation effective des groupes marginalisés et
vulnérables (pauvres, femmes, jeunes) - Promotion de la "dignité individuelle" des pauvres - Partage dun "espoir" collectif damélioration de la qualité de la vie |
La stratégie que lon décrit ci-après se fonde sur une idée du rôle que pourrait jouer le FIDA en Mauritanie: le FIDA, au travers de ses interventions, se ferait linstrument du ciblage social des politiques nationales de développement. Cest cette dimension sociale, couplée aux politiques sectorielles, qui constituerait la spécificité de laction future du FIDA.
Objectif stratégique et groupe cible
Au terme de cette évaluation, lobjectif stratégique à atteindre semble bien mis en évidence: il sagit en effet daider les populations rurales pauvres à surmonter les principales contraintes qui entravent leur croissance et leur intégration au marché à savoir, surtout, lextrême faiblesse de la capacité daccumulation du capital productif et la vulnérabilité à laléa climatique.
La spécificité du mandat du FIDA semble lui imposer de sattaquer en priorité à ces problèmes dans les zones présentant les plus fortes concentrations de pauvreté, celles-ci correspondant dans une très large mesure aux zones sahélo-sahariennes dagriculture pluviale et de décrue (Nord du Brakna et du Gorgol, Assaba et les deux Hodhs). Cest la zone rurale la plus peuplée de Mauritanie. Elle constitue aujourdhui une région cible des programmes de développement depuis quelle a été choisie par le Programme de gestion des ressources naturelles en zone pluviale (PGRNP) lancé par la Banque mondiale.
La pauvreté de cette zone sexplique dune part par le déplacement des isohyètes qui a rendu quasiment impossible la culture du mil sur diéri - et qui dans le passé constituait la principale production vivrière. Elle sexplique aussi par la sédentarisation des très nombreuses populations serviles qui, après lIndépendance, ont échappé à leur ancienne condition en constituant des campements dagriculteurs indépendants appelés les "adwaba". Les meilleures terres agricoles étant en effet occupées depuis longtemps, cette sédentarisation na pu se faire que dans des zones marginales, de très faible productivité, et autrefois exploitées essentiellement par un élevage pastoral associé à une agriculture temporaire et aléatoire. Ces anciens serviteurs nont disposé daucun soutien pour entrer dans leur nouvelle condition de paysans libres et ils se caractérisent par leur extrême pauvreté.
Les éléments qui sont proposés pour une stratégie du FIDA en Mauritanie peuvent être schématiquement résumés dans les choix suivants qui découlent de lobjectif de référence:
Ciblage social et priorités régionales
La population cible résidente dans les "adwabas" représenterait aujourdhui quelque 200 000 personnes soit environ 30 000 familles. Ce chiffre est à comparer à celui de la population rurale dont les revenus se situent en deçà du seuil de pauvreté, soit environ 850 000 personnes. La population rurale en situation dite de pauvreté extrême est estimée à environ 700 000 personnes, soit approximativement 100 000 familles. La population résidente dans les adwabas représente à peu près 30% de la population en situation de pauvreté extrême.
Ainsi il est proposé deffectuer un ciblage à deux degrés: dabord en situant les interventions futures du FIDA en majorité dans la zone pluviale. Ensuite, en focalisant les actions à lintérieur de cette grande zone, sur les communautés les plus pauvres, au premier rang desquelles se trouvent les populations des "adwabas". A ce ciblage direct, il faut ajouter un ciblage indirect à travers le choix des actions de développement.
Recommandations relatives aux types dactions possibles
Dune façon générale, les contraintes identifiées ne pourraient être allégées et un processus daccumulation ne pourrait être enclenché quà partir dune contribution, dorigine externe à la capitalisation initiale, et de la mise en oeuvre dactions ciblées, dans lespace et dans le temps, permettant de sauvegarder le capital productif (notamment le cheptel, lors des sécheresses) et de protéger les populations vulnérables contre la "banqueroute" - celle-ci conduisant à labandon de la terre et à lexode rural.
Face à limportance des besoins dinvestissements collectifs à long terme et face aux revenus limités de la population cible, le FIDA devrait ainsi considérer favorablement le développement de systèmes financiers du type des "Fonds dinvestissements locaux" fondés sur loctroi de subventions en cofinancement de leffort propre des populations locales.
Lélevage représente également un potentiel important mais encore très insuffisamment développé. Ce secteur intéresse au premier chef les zones prioritaires. En particulier, le développement de lélevage des petits ruminants représenterait une activité abordable et rentable pour les ruraux pauvres ainsi quune sécurité contre les aléas de lagriculture.
Il est toutefois clair que dans le contexte mauritanien, on ne peut lutter contre la pauvreté rurale en ne développant que les activités agricoles. Doù la nécessité dun soutien à la diversification des activités des ménages ruraux - celle-ci impliquant notamment une "flexibilité" du travail fondée sur des échanges plus intenses entre les villes et les campagnes.
Lune des actions qui bénéficient davantage aux plus pauvres quaux plus aisés, concerne la formation aux métiers et le développement de lartisanat féminin, celle-ci permettant aux pauvres dêtre plus compétitifs sur le marché du travail temporaire dont les revenus sont absolument nécessaires à leur survie en milieu rural.
La démarche proposée pour prendre en considération la situation particulière des femmes en Mauritanie ne consiste pas tellement à définir des activités spécifiques aux femmes mais plutôt à faire en sorte que toutes les activités de projet reconnaissent mieux le rôle et les responsabilités nouvelles des femmes. Il est ainsi recommandé quun soin particulier soit apporté, dans la définition des stratégies de chaque projet, à lidentification des conditions qui permettraient une participation pleine des femmes rurales de sorte quelles puissent tirer effectivement des projets les bénéfices quelles sont en droit den attendre. Des garanties associées, à un suivi de la participation des femmes en cours dexécution des projets, devraient faire partie intégrante de la conception des projets.
En ce qui concerne le crédit rural, lexpérience a montré les limites du crédit institutionnel comme outil de développement en Mauritanie. Le financement de la production agricole passerait ainsi par la création de systèmes financiers décentralisés, capables dassurer un service de proximité à des bénéficiaires individuels.
Le FIDA pourrait en conséquence se fixer, dans le cadre de la définition de sa stratégie dintervention, de contribuer à lémergence de systèmes dits de "crédit solidaire", par exemple, pour financer le petit élevage laitier péri-urbain notamment dans le cadre de coopératives féminines.
Soutenir les processus participatifs
Lorsque lon examine les stratégies possibles pour lutter contre la pauvreté, on est constamment ramené au problème de la participation et de la responsabilisation des intéressés. Cette approche est nécessaire en termes de coût et en termes defficacité, puisquelle rend possible de nombreuses actions qui ne pourraient, autrement, être réalisées. Mais elle est aussi essentielle en termes sociaux et politiques dans la mesure où elle constitue le moyen premier pour briser les carcans de lexclusion et de la marginalisation des populations pauvres. Les projets du FIDA devraient tous, dune façon ou dune autre, soutenir la mise en place de tels mécanismes, en même temps quils devraient pouvoir les protéger des conservatismes qui leur sont défavorables.
Loption "participative" prise par le FIDA devrait le conduire à abandonner certains types de projets quil a financés dans le passé. Ces projets sont essentiellement ceux qui reposent sur une gestion directive à partir dune administration centrale dont il sagit "de renforcer les capacités institutionnelles".
Le FIDA devrait, dans ses nouveaux projets, sattacher à définir des formules de gestion évolutive prévoyant, dès le départ, le désengagement de lEtat, une implication des administrations sous une forme contractuelle, la création, à terme, dune capacité locale de programmation autonome et le passage à des systèmes de gestion décentralisés reconnaissant, selon un principe de subsidiarité, les compétences respectives des communautés de base et celles des communes rurales.
Instruments dintervention
La stratégie proposée vise, ainsi, à obtenir un impact par des actions directes, à renforcer la cohérence de laide au développement et, en même temps, à contribuer à une amélioration continue de la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté rurale. Une stratégie répondant à de telles priorités pourrait être servie par la mise en oeuvre de projets focalisés sur quelques objectifs bien déterminés afin dassurer un ancrage et une transition avant de passer à des formules plus élaborées. Dans le même temps, le FIDA devra progressivement diversifier ses moyens dintervention.
On peut, en sinspirant des modalités développées par certains projets, énumérer les moyens dintervention suivants: