Je voudrais d’abord remercier les autorités italiennes, singulièrement Monsieur le Président de la République, pour la très grande générosité de l’Italie. Je voudrais aussi, si vous le permettez, saluer la présence dans cette salle de notre soeur, l’épouse de Monsieur le président de la République du Ghana, M. Rawlings, qui fait de très bonnes choses pour l’Afrique. Je voudrais vous saluer Messieurs les directeurs généraux qui êtes ici présents ce matin.

Excellence, Monsieur le Président du Fonds international de développement, Monsieur le Représentant du Saint-Siège, Mesdames et Messieurs les Gouverneurs du FIDA, Messieurs les Directeurs, honorables invités, Mesdames et Messieurs,

En acceptant de nouveau la mission qui est aujourd’hui la mienne à la tête de l’État du Mali, ma principale raison d’être demeure ces enfants, ces nombreux enfants du Mali dont beaucoup, j’ai eu l’occasion de le dire, le long des routes et des pistes que nous empruntons, nous acclament, scandent quelquefois notre nom avec le sourire, l’innocence, la confiance, mais dont beaucoup aussi sont sortis le ventre creux et n’ont aucune assurance de pouvoir déjeuner ou souper, de plus en plus nombreux et de plus en plus souvent, laissant derrière eux des parents dont la seule dignité les empêche d’étaler leur misère. Mesdames et Messieurs, je l’ai déjà dit, chez moi, chez nous, encore maintenant, quand l’enfant a faim c’est dire que le père et la mère, les parents n’ont plus rien à donner. Le foyer, symbole de la famille, de la solidarité et du partage ne s’allume plus souvent, faute de ressources. Sept Maliens sur dix survivent au-dessous du seuil de la pauvreté. Plus de 70% des Maliens gagnent moins d’un dollar par jour. Un Malien sur trois n’a pas accès à l’eau potable. Un Malien sur trois n’a pas accès aux soins de santé. Seulement un Malien sur trois a la chance d’aller à l’école. Deux filles sur trois ne vont pas à l’école. Cinquante pour cent des jeunes Maliens n’ont plus de chance d’aller à l’école à seulement trois ans du XXIe siècle. Cinquante pour cent des Maliens ont moins de 15 ans. Ce Mali aurait pu s’appeler autrement aussi, parce que ce n’est pas un cas spécifique au Mali, hélas! C’est notre devoir d’aider à améliorer avec eux cette situation. C’est pourquoi je suis aujourd’hui, de par mes fonctions actuelles, leur porte-parole devant vous; leur porte-parole, pas pour venir ici demander la charité, jamais; leur porte-parole pour dire que cette situation n’est pas une fatalité au seuil du IIIe millénaire. Jamais l’humanité n’aura créé autant de richesses, n’aura tenté de dompter la nature, mais jamais, aussi, l’écart entre le niveau de vie des habitants du village et de la ville n’aura été aussi grand. Si les manifestations les plus abjectes de la faim et de la pauvreté ont tendance à se raréfier dans la plupart des régions du monde, il est notoire que la pauvreté a atteint de nos jours des proportions jusque-là inégalées, qui ont ébranlé nombre de nos certitudes.

Mesdames et Messieurs, l’humain, cette part de grâce, de responsabilité, de dignité, cette marque divine est en train de sortir de l’homme. La restauration des équilibres macro-économiques, la croissance économique, l’accumulation des richesses à l’échelle nationale ne semblent produire que des effets limités sur l’ampleur de la pauvreté. Des pays croupissent littéralement sous le poids des excédents agricoles, alors que d’autres n’arrivent pas à assurer un accès adéquat à la nourriture pour l’ensemble de leurs citoyens. Pouvons-nous continuer à nous satisfaire des modèles de sociétés où les droits fondamentaux des plus humbles ne peuvent s’exprimer simplement parce qu’ils ne correspondent pas à une demande solvable?

Je suis aujourd’hui le porte-parole de millions de jeunes Maliens pour dire que la faim dans le monde n’est ni une fatalité ni un problème de production, mais un problème essentiellement politique; leur porte-parole pour réclamer que leurs denrées soient rémunérées à leur juste valeur, que nos économies et nos sociétés soient préservées des conséquences des fluctuations de prix; leur porte-parole pour dénoncer le dumping des produits alimentaires par certains pays riches, pour dénoncer la course aux armements; leur porte-parole pour dire qu’autant nous dénonçons le terrorisme autant nous affirmons notre désaccord avec des politiques d’embargos répétitifs ou permanents, et réduisant des peuples, singulièrement des enfants, à la misère. Les embargos ne réfléchissent pas l’opinion de la très grande majorité des États membres des Nations Unies et de l’opinion publique internationale. Leur porte-parole pour dénoncer l’impunité dont bénéficient des assassins d’enfants et des criminels qui mettent en mouvement des enfants soldats. Je me veux le porte-parole de millions de jeunes Maliens pour marquer beaucoup de scepticisme quant à l’organisation de grands sommets, bien sûr, qui ont le mérite de se tenir sur des sujets sensibles. Bien sûr, dans les kilos, sinon les tonnes de rapports que nous avons produits, certaines bonnes résolutions ont été retenues. Elles ont pu conduire à quelques structurations, à quelques savants dosages d’équilibrisme politique, mais ne donnent-elles pas aussi bonne conscience aux organisateurs ainsi que l’impression de changer? En fait, il s’agit d’un éternel recommencement au lieu d’un vrai changement. Mesdames et Messieurs, le temps presse. Le drame, chaque jour, s’élargit. Chaque année, plus de six millions d’enfants de moins de cinq ans meurent pour cause de malnutrition, 54% des mortalités totales enregistrées dans ce groupe d’âge.

Je suis enfin le porte-parole de millions de Maliens et de Maliennes pour vous remercier, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Gouverneurs, de nous avoir fait ainsi l’honneur de nous convier aux cérémonies commémoratives du vingtième anniversaire du Fonds. J’ai accepté d’y participer pas par simple convenance, mais parce que j’ai pu apprécier sur le terrain les efforts patients, la grande écoute, les gestes mesurés du FIDA, le FIDA qui constitue le bout de chandelle dans la longue et grande nuit. J’ai accepté d’y participer aussi parce que je vous sais capables d’autocritiques sereines mais franches, car dans l’échec de nos pays, il y a aussi l’échec des politiques de coopération. J’ai accepté d’y participer parce que je vous sais capables de comprendre et d’accompagner toujours ceux qui sont le plus dans le besoin, parce que j’ai noté la volonté de contribuer à la réalisation d’actions concrètes dans la lutte contre la faim et la pauvreté, dans la réalisation de la sécurité alimentaire pour tous, dans l’avènement d’un monde où le droit à une vie d’homme sera reconnu à tous les hommes au-delà de toutes les barrières, au-delà de toutes frontières. J’ai accepté aussi d’y participer parce que j’ai senti que le FIDA s’intéresse à l’Afrique, croit à l’Afrique, que le FIDA peut avoir la mesure de l’Afrique, parce que je suis sûr que la part de l’Afrique y sera de plus en plus importante et que toujours plus de place sera faite aux Africains au sein du FIDA à tous les échelons pour qu’ils servent mieux, bien sûr, tous les hommes, singulièrement les Africains et les Africaines.

Excellence, Mesdames et Messieurs, honorables invités,

Vous le savez, le Mali est un pays sahélien, confronté à la fois aux aléas climatiques et aux effets de la crise économique mondiale accentuée par l’inégalité des termes de l’échange dans un environnement globalisé du commerce international. Outre la vulnérabilité à ces aléas et la situation géographique du pays, le secteur agricole du Mali se caractérise aussi par un enclavement général des zones de production potentielles, des marchés de produits et d’intrants peu développés, le sous-équipement et la faible capacité d’endettement des producteurs et un faible niveau de productivité. Aussi, malgré le taux de croissance agricole légèrement supérieur au taux de croissance de la population, de nombreux obstacles restent à lever pour une amélioration significative des conditions de vie des populations. À l’heure actuelle, près du tiers du budget d’investissement de l’État est consacré à la relance et à la

modernisation du secteur de l’agriculture. L’aménagement de 30 000 hectares de terre, à maîtrise totale, l’équipement en matériels agricoles de base de deux exploitants sur trois et la relance des principales filières céréalières animales, tels sont nos objectifs pour les cinq prochaines années - 30 000 hectares aménagés. Faire en sorte qu’au lieu d’un paysan sur trois on en ait deux sur trois qui aient une charrue et deux boeufs. Si nous les avons dans les cinq années à venir, avec des intrants, la sécurité alimentaire pourra être en grande partie assurée pour nous.

Mesdames et Messieurs,

Mais les seules ressources nationales du Mali sont insuffisantes pour ce faire. Aussi, nous avons besoin de la solidarité de nos partenaires pour assurer une exploitation durable de nos potentialités à cet égard. Pour l’an 2000, l’objectif minimal pour nous, et ce sera cela le développement, est de doter chaque village malien d’un point d’eau potable, d’une école, d’un centre de santé communautaire, des espaces de liberté et d’expression, d’une possibilité de microcrédit, peut-être 20 dollars, 40 dollars pour la mise en place d’un microfinancement à partir des caisses d’épargne et de crédit. Croyez-moi, ces petites caisses, qui vont permettre à des hommes et des femmes de pouvoir emprunter, de pouvoir avoir l’initiative économique, ces petites caisses leur donneront plus de responsabilité et plus de dignité. Nous nous réjouissons de constater que ces objectifs sont partagés par le FIDA. Le FIDA, qui apprend les leçons de ses interventions diversifiées au Mali, s’oriente dans le cadre de sa nouvelle stratégie vers un nouveau mode d’intervention afin d’être plus efficace en milieu rural, dans le contexte de la décentralisation et du recentrage des services de l’État. Nous avons compris qu’au-delà de son mandat spécifique, à savoir l’appui au développement agricole dans les zones les plus pauvres, l’objectif de cette nouvelle stratégie est d’assurer un développement durable où la qualité des relations avec les bénéficiaires, en termes de participation, de célérité des réactions et de transparence des processus de décisions est aussi importante que les réalisations concrètes.

Le Gouvernement du Mali, qui vient de finaliser son programme pour les cinq prochaines années, axé sur la lutte contre la pauvreté et la bonne gouvernance, vous assure par ma voix que tout sera mis en oeuvre pour assurer au partenariat avec le Fonds de développement en zone sahélienne les conditions requises pour la réalisation des objectifs assignés. Enfin, je voudrais souhaiter la bienvenue à la République du Kazakhstan en qualité de membre non originaire. Mesdames et Messieurs, en souhaitant plein succès à vos travaux et en vous assurant l’engagement total du Gouvernement du Mali à intensifier la lutte contre la faim et la pauvreté, permettez-moi enfin de vous redire - parce qu’en 1996 je l’ai dit dans le même propos lors de notre rencontre sur la faim - permettez-moi de vous dire malgré tout, malgré toutes les images et toute la propagande d’aujourd’hui, tout mon optimisme quant au devenir de l’Afrique, toute ma confiance en la nouvelle Afrique, celle qui ne veut plus d’éléphant blanc, celle qui se refuse à mendier, celle qui avance grâce aux microprojets, grâce à une école où l’on parle aussi sa langue, grâce à un puits, un pont, une piste rurale, grâce à de nouveaux semis, celle qui avance grâce à une campagne de vaccination réussie, grâce à la prescription de médicaments essentiels. La nouvelle Afrique, dont le salut est dans son unité, dans l’expression plurielle, dans la gestion de ses différences, cette nouvelle Afrique est la patrie de toutes les bonnes volontés, cette nouvelle Afrique démocratique, qui n’a pas besoin de sauveur suprême. (C’est en fait les Africains eux-mêmes qui seront leurs propres sauveurs). Elle est en marche dans les actions des jeunes, des élèves et des étudiants, des travailleurs émigrés. Nul ne s’imagine sur cette terre qu’il peut se sauver sans nous. Ni les barrages, ni les visas n’y feront fondamentalement et durablement rien. Notre seul salut est dans la solidarité, dans le partage. Cette solidarité, ce partage sont des engagements et des prises de position sans équivoque. Les problèmes des droits de l’homme concernent tous les hommes au-delà de toutes les frontières, un appel à notre conscience d’homme.

Mesdames et Messieurs, être homme, quelle vocation! Quelle charge! Mais quel titre! Nous devons chaque jour le mériter. Toute la place doit être faite à l’homme. L’homme seul peut sauver les hommes, grâce à Dieu. Je vous remercie.