Communiqué nº: IFAD 38/04
Pour libérer chaque année des millions de pauvres de la misère, le FIDA préconise de leur donner plus largement accès aux services financiers élémentaires
Rome, 16 novembre 2004 Plus d'un milliard d'êtres humains soit 90 pour cent des pauvres non salariés dans le monde n'ont pas accès aux services financiers de base, ce qui les prive des moyens d'accroître leurs revenus, d'assurer leur existence et de faire face à des situations d'urgence. La prestation de services financiers aux pauvres, dans les pays en développement, peut aider à transformer définitivement leurs vies et à libérer chaque année de la misère des millions de pauvres.
En permettant aux pauvres d'avoir accès à des services financiers aussi élémentaires que le crédit, l'épargne, l'assurance et les virements de fonds, l'on pourra contribuer à atteindre l'objectif de développement pour le Millénaire adopté par la communauté internationale et consistant à réduire de moitié, d'ici à 2015, la proportion de personnes qui vivent avec moins de 1 $ É.-U. par jour.
Le 18 novembre, l'Année internationale du Microcrédit, qui doit être célébrée en 2005 sur l'initiative de l'Organisation des Nations Unies, sera officiellement lancée par plusieurs grandes bourses mondiales, dont celles de New York et de Milan.
Le FIDA considère qu'il faut entreprendre un effort mondial pour accélérer le développement des services de microfinancement pour permettre aux millions d'êtres humains qui, partout dans le monde, n'ont pas de quoi investir en particulier les femmes de monter une affaire, d'épargner et d'améliorer l'éducation et le bien-être de leurs familles.
Comme le souligne Lennart Båge, Président du FIDA, ''Les pauvres commencent à faire partie des marchés financiers mondiaux et veulent avoir accès à une plus large gamme de services et de produits financiers. Pour répondre à leurs besoins, nous devons aider le microfinancement à se rapprocher du système financier formel.''
Au cours des cinq dernières années, le secteur du microfinancement s'est développé à un rythme moyen de 25 à 30 pour cent. En outre, soixante-trois des grandes institutions de microfinancement qui existent dans le monde ont obtenu un taux de rendement moyen de leur capital d'environ 2,5 pour cent, chiffre qui soutient favorablement la comparaison avec les rendements obtenus dans le secteur bancaire commercial.
Les banques ne peuvent plus considérer le crédit aux pauvres comme un mauvais risque. Dans des pays aussi divers que le Bangladesh, le Bénin et la République dominicaine, les taux de remboursement atteignent jusqu'à 97 pour cent.
Des établissements financiers commerciaux comme la Banque néerlandaise Triodos, Citibank aux États-Unis, et la Deutsche Bank, se lancent maintenant dans le microfinancement, attirés par un double avantage: faire un bénéfice, et en même temps réduire la pauvreté mondiale. Le microfinancement suscite également un intérêt de plus en plus vif parmi les investisseurs socialement responsables de pays riches. Il y a actuellement plus de 60 fonds de placement dont les portefeuilles comportent une part de microfinancement, et environ 70 pour cent d'entre eux ont vu le jour au cours des deux dernières années seulement.
Les fonds internationaux de placement, comme les sociétés d'investissement à capital variable, commencent à s'intéresser à ce marché, jadis considéré comme marginal. En juillet de cette année, la première émission d'obligations de microfinancement d'une valeur de 40 millions de $ É.-U. a été lancée sur les marchés américains des capitaux pour appuyer les institutions de microfinancement dans neuf pays en développement.
Commercialisation croissante
Il y a dix ans, les banques commerciales brillaient par leur absence dans le monde du microfinancement, découragées par des coûts et des risques qui leur paraissaient trop élevés. Aujourd'hui, beaucoup de banques, de pays en développement et d'ailleurs, considèrent ce secteur comme une possibilité d'investissement viable, les coûts de transaction ayant baissé et les banques étant soucieuses de projeter une image d'entités socialement responsables.
Depuis sa création, en 1998, la Fondation de la Deutsche Bank a, par l'entremise de son Fonds de développement du microcrédit, investi 3 millions de $ É.-U. dans des prêts à 30 institutions de microfinancement. La Banque ICICI, deuxième banque indienne, travaille avec des groupes d'auto-assistance souvent appelés l'''épine dorsale'' du microfinancement en Inde pour permettre à plus de 2,5 millions de familles pauvres d'avoir accès au crédit et aux autres services financiers.
Les organisations non gouvernementales se transforment en banques
De même, plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) qui fournissaient jadis des services de microfinancement non réglementés se transforment actuellement en banques réglementées ou en institutions financières non bancaires, ce qui leur permet d'offrir une gamme complète de services financiers aux pauvres, y compris de très indispensables services d'épargne.
En 1997, une ONG pionnière des Philippines, le Center for Agriculture and Rural Development (CARD), a été la première ONG du pays à créer une banque rurale offrant des services aux paysans sans terre et aux ruraux pauvres dépourvus de capital. En 2001, le CARD a obtenu sur les fonds investis un rendement d'environ 3,3 pour cent.
''Nous avons bouleversé les idées reçues concernant la banque en montrant que les pauvres n'ayant absolument aucune garantie à offrir rembourseront effectivement leurs prêts'', rappelle Aris Alip, fondateur et président du CARD. ''Les clients que nous avons depuis 5 à 10 ans ne sont plus pauvres, et 85 pour cent d'entre eux ont franchi le seuil de la pauvreté. Certains emploient même d'autres pauvres et jouissent aujourd'hui d'un plus grand prestige et d'un plus grand respect aux yeux de leur communauté.''
La XacBank, en Mongolie, a vu le jour comme une institution de microfinancement et est aujourd'hui une banque agréée, la deuxième du pays, avec un capital total de plus de 15 millions de $ É.-U. cette année, soit cinq fois plus qu'en 2001. Environ 75 pour cent de ses clients sont éleveurs et gardiens de troupeaux et plus de 80 pour cent de l'encours de leurs emprunts est constitué de microprêts. Comme le souligne Chuluum Ganhuyag, PDG de la XacBank:
''Notre banque a une mission qui n'est pas seulement économique mais aussi sociale. Nous voulons contribuer au développement socioéconomique de la Mongolie en garantissant à tous, y compris ceux qui sont normalement exclus, l'accès à une gamme complète de services financiers.
La pauvreté mondiale et la demande non satisfaite
Le secteur du microfinancement s'est certes développé au cours de ces dernières années, mais il subsiste une immense demande non satisfaite de services financiers de base de la part de quelque 400 à 500 millions de ménages de différentes régions du monde.
Comme le signale Lennart Båge: ''Le microfinancement, sans être une panacée qui permette d'atténuer partout la pauvreté, constitue un élément important de la lutte contre la misère, spécialement dans les régions rurales, où vivent dans le dénuement 900 millions de personnes. Même les plus pauvres des pauvres ont besoin d'avoir accès à l'épargne sous une forme ou sous une autre et en apprécient la valeur, et les taux de remboursement des emprunts des pauvres qui ont fondé leur propre affaire sont parmi les plus élevés du monde''.
Bien que les services de microfinancement ne parviennent guère aux 25 pour cent des plus pauvres de la population, quel que soit le pays, le FIDA et d'autres organismes de développement déploient des efforts concertés pour y remédier. En outre, d'autres solutions, comme des dons ou une formation, peuvent être mieux appropriées pour apporter un soutien aux chômeurs ou aux indigents.
L'impact social: les femmes jouent un rôle moteur
Environ 70 pour cent des 1,2 milliard d'êtres humains qui vivent avec moins de 1 $ É.-U. par jour sont des femmes. Les taux de chômage des femmes sont plus élevés que ceux des hommes dans presque tous les pays, et les femmes constituent dans la plupart des économies la majorité de la main-d'uvre moins rémunérée du secteur non structuré.
La grande majorité des clients des institutions de microfinancement sont des femmes, et beaucoup de programmes sont axés sur elles, plutôt que sur les hommes, car elles ont tendance à être financièrement plus responsables, à avoir des cotes de crédit plus élevées et à mieux rembourser leurs emprunts. Au Bangladesh, par exemple, il y a moins de femmes que d'hommes défaillants dans leur remboursement et les crédits qui leur sont accordés ont un impact beaucoup plus marqué sur la consommation des ménages et sur la qualité de vie des enfants.
Rachel N. Mayanja, Conseillère spéciale du Secrétaire général de l'ONU sur l'égalité entre les sexes et la promotion de la femme, souligne que: ''Le microfinancement a attiré pour la première fois des millions de femmes dans les activités économiques de caractère commercial. Lorsque les femmes gagnent leur vie et exercent un contrôle sur leur propre revenu, elles ont davantage voix au chapitre et jouissent d'une plus grande estime''.
La prestation de services financiers aux pauvres a des avantages non seulement financiers mais aussi sociaux. Il ressort de nombreuses études d'impact que les participants à des programmes de microfinancement ont plus de chances d'investir dans l'éducation de leurs enfants et de suivre de meilleures pratiques en matière de nutrition et de santé que les autres.
En Ouganda, le projet de développement de l'Uganda Womens Effort to Save Orphans (UWESO), financé par le FIDA et le Fonds belge de survie (FBS), accorde aux femmes des prêts modiques pour leur permettre de s'occuper des innombrables orphelins du sida. Benedete Nakayima, qui à 74 ans est grand-mère de 35 orphelins, a ainsi pu améliorer sa plantation, élever des chèvres, cultiver des produits destinés à être vendus sur le marché et faire du petit commerce pour nourrir, vêtir, éduquer et élever ses petits-enfants.
Le FIDA et le microfinancement
Le FIDA, institution spécialisée des Nations Unies qui s'emploie à combattre la pauvreté rurale dans les régions les plus désavantagées du monde, est l'un des organismes chefs de file dans les efforts déployés pour améliorer les services financiers ruraux. Les deux tiers des projets du FIDA comportent une composante de microfinancement et, en septembre 2004, le portefeuille de projets du Fonds comprenait pour 640 millions de $ É.-U. d'activités de promotion du financement rural, soit 30 pour cent de ses projets en cours.
Depuis 1978, le FIDA aide les populations rurales à échapper à la pauvreté et il a été l'un des premiers organismes à appuyer la Grameen Bank, qui est à l'origine de l'idée du microcrédit et qui dessert aujourd'hui 2,4 millions d'emprunteurs au Bangladesh.
Gary Howe, Chef du Service des stratégies de développement du FIDA, rappelle: ''Le FIDA ne néglige aucun effort pour diversifier constamment les services financiers offerts aux pauvres dans les régions rurales et nous travaillons aujourd'hui avec une diversité étonnante de partenaires institutionnels comme des banques commerciales, des banques coopératives et des banques de villages, des bureaux de poste et même des entreprises de commercialisation, d'assurance et d'informatique pour élargir et améliorer les perspectives à long terme des institutions de microfinancement''.
Le financement rural et l'innovation
La faiblesse de l'infrastructure financière et des moyens de communication sont les obstacles qui compliquent le plus la prestation de services financiers en milieu rural. En outre, l'agriculture est une source de revenu imprévisible et une activité relativement risquée, et l'octroi de prêts à des populations dispersées sur de vastes régions coûte plus cher que si les emprunteurs sont concentrés dans les grandes villes. Les recherches montrent que l'établissement d'un réseau de microfinancement dans les régions reculées peut coûter jusqu'à 80 pour cent de plus que dans des régions plus accessibles.
Les institutions de microfinancement appuyées par le FIDA trouvent constamment de nouveaux moyens d'adapter leurs services aux besoins de leurs clients ruraux. Certaines d'entre elles, par exemple, ont individualisé leurs calendriers de remboursement de sorte qu'ils coïncident avec les cycles agricoles, tandis que d'autres s'appuient sur des magasins et des bureaux de poste pour atteindre plus facilement et plus économiquement des villages dispersés. En Mongolie, par exemple, la XacBank offre des services bancaires mobiles aux éleveurs de troupeaux nomades et accorde des crédits pour l'achat d'appareils de chauffage et de cuisinières qui polluent moins l'environnement.
L'on s'emploie également à mettre les nouvelles technologies au service de la banque rurale, par exemple les distributeurs de billets et les cartes à puce, qui permettent aux agriculteurs et aux ruraux en général d'effectuer plus facilement leurs paiements tout en réduisant la nécessité de mettre en place un réseau d'agences ainsi que les dépenses de personnel. En Bolivie et en Inde, des assistants numériques personnels et des ordinateurs de poche sont utilisés pour rationaliser les prêts, accélérer le traitement et même calculer sur place des cotes de crédit. En Afrique du Sud, un réseau de 8 000 camionnettes blindées équipées de lecteurs de cartes à puce versent chaque mois des pensions d'environ 60 $ É.-U. à 4,5 millions de personnes.
L'épargne est souvent la ''moitié oubliée'' du microfinancement mais revêt une importance extrême pour les familles pauvres. L'accès à des services d'épargne à la fois sûrs et flexibles permet de minimiser les risques, d'amortir les fluctuations des revenus et, peu à peu, de constituer un petit capital. Le projet de développement du couloir Puno-Cuzco, au Pérou, appuyé par le FIDA, vise à faciliter le développement de nouveaux marchés financiers en milieu rural. Pour encourager les participants à épargner, les banques communautaires leur offrent comme incitation une subvention initiale correspondant au montant de leurs dépôts.
Amélioration de l'accès aux envois de fonds
Les envois de fonds c'est-à-dire l'argent que les migrants gagnent à l'étranger et renvoient dans leurs pays d'origine constituent un ingrédient de plus en plus important du microfinancement et retiennent de plus en plus l'attention des donateurs. Le volume de ces mouvements s'est accru dans des proportions spectaculaires ces dernières années. Chaque année, les migrants qui vivent à l'étranger envoient à leurs familles pour quelque 120 milliards de $ É.-U. de fonds. Beaucoup de donateurs sont convaincus que le chiffre réel est en fait le double ou le triple de ce montant, beaucoup de migrants ayant recours à des moyens informels pour envoyer de l'argent à la maison, par exemple par l'intermédiaire d'amis ou de connaissances.
Selon les estimations de la Banque interaméricaine de développement, les Mexicains travaillant à l'étranger ont rapatrié dans leur pays pour 21 milliards de $ E.-U.de fonds en 2003, et le chiffre correspondant pour les travailleurs des pays d'Amérique latine et des Caraïbes a été de l'ordre de 40 milliards de $ É.-U. Au Royaume-Uni, il ressort des statistiques officielles que les envois de fonds vers des pays comme le Bangladesh, la Chine, l'Inde, la Jamaïque et le Pakistan dépassent 7 milliards de $ É.-U. (4 milliards de livres sterling) par an.
Les envois de fonds constituent une importante source de revenus pour beaucoup de familles défavorisées, ces fonds leur permettant de subvenir à leurs besoins essentiels et de se livrer à des activités productives. Dans les régions rurales pauvres en particulier, ces fonds contribuent également à l'épargne et permettent de rembourser les emprunts lorsque les revenus agricoles baissent.
Des donateurs comme le Département du développement international (DFID) du Gouvernement britannique et la Banque mondiale travaillent actuellement avec les gouvernements pour réduire le coût élevé des virements de fonds afin qu'une plus large proportion parvienne à ceux qui en ont le plus besoin. Au cours des cinq dernières années, le cours moyen des virements de fonds a eu tendance à diminuer. En Amérique latine et dans les Caraïbes, par exemple, le coût moyen des transactions est tombé de 15 à 7,9 pour cent grâce, dans une large mesure, à une concurrence accrue et au recours à la technologie.
Comme l'explique Henri Dommel, Conseiller technique du FIDA pour les services de financement rural: ''Pour le FIDA, la priorité consiste à permettre aux ruraux d'avoir plus facilement accès aux fonds durement gagnés que leur envoient leurs proches de l'étranger, car il leur faut souvent franchir des distances considérables pour se rendre au chef-lieu de district et toucher cet argent. L'on s'emploie également à relier les services de virement de fonds aux autres services de microfinancement, en particulier les comptes d'épargne et le crédit, de sorte que les ruraux se voient offrir une plus large gamme d'options pour utiliser ces ressources''.
Orientations futures
Les institutions qui disposent déjà d'infrastructures établies, comme les banques commerciales, les banques étatiques de développement rural, les réseaux de mutuelles d'épargne et de crédit, les coopératives financières, etc., pourraient beaucoup contribuer, selon le FIDA, à élargir les services financiers offerts aux pauvres. Et les nouveaux produits introduits par les institutions de microfinancement services d'assurance, micropensions et financement de logements les aideront également à élargir leurs portefeuilles et à attirer une clientèle plus nombreuse.
Dans les régions rurales reculées, toutefois, il se peut que les systèmes décentralisés et les systèmes communautaires demeurent la formule la mieux appropriée pour développer des institutions durables et peu coûteuses.
À mesure que ce secteur attire un plus grand nombre d'investisseurs sociaux et d'établissements financiers du monde industrialisé, le potentiel d'expansion ne cesse de croître. Néanmoins, l'orientation et le progrès du microfinancement seront dictés pour une large part par le contexte juridique et financier de chaque pays.
Ainsi, Lennart Båge souligne que: ''L'avenir du microfinancement réside dans sa pleine intégration au secteur financier formel afin de réduire la nécessité d'un soutien des donateurs et de subvention, et de se rapprocher progressivement d'une durabilité à grande échelle.''