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Discours de Gilbert F. Houngbo Président du FIDA à la Conférence annuelle de la coopération suisse au développement

Location: Berne, Suisse

29 June 2018

Madame la Secrétaire d'Etat,

Mesdames et Messieurs les Conseillers nationaux,

Honorables députés,

Excellences,

Mesdames et Messieurs,

L'urbanisation est un phénomène de fond qui est en train de transformer nos sociétés et toute notre planète. D'ici 2050, 68 pour cent de la population mondiale vivra en zone urbaine. En Afrique, cette proportion passera de 42 pour cent aujourd'hui à 59 pour cent en 2050.

Quand on pense à l'urbanisation, on pense souvent au mégapoles. Or, ce sont les villes de petite et moyenne taille qui accueillent la plus grosse partie de la population urbaine mondiale. Et c'est aussi principalement là que la croissance urbaine aura lieu.

Plusieurs de ces villes sont généralement ce qu'on pourrait appeler d'anciens villages qui se sont transformés et étendus. Ils ont souvent gardé des caractéristiques rurales et des liens très forts avec l'agriculture. Par ailleurs, les périphéries des villes sont elles aussi d'anciennes zones rurales. Et des activités agricoles y ont encore lieu.

C'est vous dire que la distinction traditionnelle entre les zones urbaines et celles rurales est devenue obsolète. L'écart entre elles n'a jamais été aussi réduit. Aujourd'hui dans un monde interconnecté, les zones rurales, les zones péri-urbaines et les zones urbaines sont interdépendantes.

Ainsi, les villes ne peuvent fonctionner durablement que si elles sont entourées de zones rurales productives et prospères.

Au FIDA - le Fonds International de Développement Agricole - , nous sommes convaincus que les petits exploitants agricoles ont un rôle à jouer vis-à-vis de ces défis liés à l'urbanisation.

En fait on pourrait même argumenter que ce ne sont pas là des défis mais plutôt des opportunités de croissance économique.

Les petites exploitations agricoles sont aujourd'hui le modèle prédominant dans la majorité du monde.

Environ 85 pour cent des exploitations agricoles font moins de deux hectares. Elles fournissent 50 pour cent des calories alimentaires à l'échelle planétaire; plus de 70 pour cent  pour le cas spécifique de l'Amérique Latine,  l'Afrique Subsaharienne et l'Asie de l'Est et du Sud.

Les opportunités sont donc immenses.

Au niveau mondial, les marchés agricoles et de l'agro-alimentaire devraient passer de 313 milliards de dollars à environ 1 000 milliards en 2030 en raison justement de la croissance démographique mondiale, mais aussi de la demande croissante pour des produits alimentaires plus variés et à valeur ajoutée, venant notamment des populations urbaines.

Le continent africain à lui seul représente un marché d'un milliard de consommateurs. Preuve de cette forte demande: les importations de produits alimentaires du continent à l'heure actuelle avoisinent les 35 milliards de dollars par an.

Mais si nous voulons que les petits exploitants produisent des aliments de qualité, des aliments nutritifs et des aliments variés et surtout qu'ils le fassent de manière durable en respectant l'environnement, il faut leur donner les moyens nécessaires.

Paradoxalement, s'ils produisent une grande partie des aliments consommés, ces petits exploitants sont souvent les premiers à souffrir de la faim et de la pauvreté. 80 pour cent des personnes les plus pauvres au monde et qui souffrent de la faim vivent en milieu rural.

Ils manquent d'engrais, d'outils modernes et d'accès aux services financiers. Ils sont aussi les premières victimes du changement climatique et voient la compétition s'accroître pour accéder aux ressources naturelles dont ils dépendent – l'eau, la terre, les forêts – qui se détériorent et s'amenuisent.

La pauvreté et le manque de perspectives poussent les populations rurales et particulièrement les jeunes à partir, d'abord vers les grandes villes, qui sont trop souvent la première escale d'un projet de migration plus lointain, plus risqué et plus incertain.

La question est donc de savoir: que devons-nous faire? Je voudrais revenir sur certains points qui me paraissent clef.

Premièrement il faut aider les agriculteurs à accéder aux chaînes de valeur modernes et aux marchés, et les aider à répondre à une demande urbaine plus sophistiquée qui nécessite aussi le respect de normes, le respect des certifications, une présentation et des emballages différents. Et ce respect des normes et des emballages même dans le cadre du marché domestique.

Cette interconnexion croissante entres les villes et les campagnes et la grande proximité des villes intermédiaires avec les campagnes sont une opportunité. Les petits agriculteurs sont plus proches des marchés, des services et des technologies.

C'est pour cela qu'au FIDA, nous concentrons environ 70 pour cent de nos projets sur le développement des chaînes de valeur et de l'accès aux marchés et aux nouvelles technologies.

Deuxièmement, il faut aussi une agriculture plus durable et une agriculture plus résiliente face au changement climatique.

Les petits agriculteurs sont très preneurs de technologies et d'innovations qui les aident à s'adapter au changement climatique. Mais encore faut-il qu'elles soient abordables, et que les agriculteurs soient formés pour bien les utiliser et les utiliser à bon escient.

Au FIDA, nous avons démarré il y a quelques années grâce au soutien de plusieurs donateurs incluant la Suisse, le programme ASAP, qui est le gros programme d'adaptation au changement climatique consacré aux petits producteurs.

Ce programme pour aider les agriculteurs à adopter de nouvelles pratiques, à adopter des semences plus adaptées à la fois aux inondations et à la sécheresse et une meilleure gestion des ressource limitées en eau a eu suffisamment de succès pour nous amener à lancer ASAP 2 il y a un an.

Troisièmement, il faut financer et soutenir les activités non agricoles nécessaires au développement de chaînes de valeur agro-alimentaires.

Il ne s'agit pas simplement de l'agriculture. Il s'agit aussi de l'ensemble, de ce qu'on peut appeler le minimum vital. Avoir aussi une petite école, avoir aussi un petit centre de santé, avoir aussi accès au numérique doit aujourd'hui être considéré comme faisant partie du minimum vital en milieu rural et péri-urbain.

Mesdames et messieurs

Le développement de chaînes de valeur agro-alimentaires modernes nécessite en effet la fourniture d'intrants et de services techniques appropriés, l'emballage des produits, leur conservation et stockage, mais aussi leur transport. Il faut pour cela de l'énergie, des technologies adaptées au stockage et au transport et bien d'autres services.

Ces activités sont génératrices d'emplois et de revenus, mais aussi d'opportunités d'entreprenariat. Nous devons encourager et soutenir le développement de ces activités.

L'entreprenariat constitue un potentiel d'emplois pour les jeunes. N'oublions surtout pas: la question de la jeunesse demeure fondamentale. La génération des jeunes d’aujourd’hui que ce soit dans les centres urbains, péri-urbains ou ruraux est la plus importante que l'humanité ait connu. En Afrique, aujourd'hui entre 12 et 16 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail chaque année. Ils sont nombreux dans les zones rurales, mais aussi dans les zones péri-urbaines, souvent venus des campagnes dans l'espoir d'y trouver du travail ou une vie meilleure.  

Quatrièmement, il faut stimuler l'engagement et les investissements du secteur privé. Il s'agit du secteur privé national et du secteur privé international.

Lorsque nous parlons du secteur privé, il ne s'agit pas seulement d'une question d'injection de capital. Il s'agit aussi d'une question d'apport de connaissances, de savoir-faire, la technologie, mais aussi de financements. Mais souvent le secteur privé hésite à s'engager dans un secteur qu'il considère toujours trop risqué. Le chantier est donc immense.

Nous allons, dans ce sens, au FIDA lancer un fond d'investissement novateur,  le Fonds ABC - Agribusiness Capital - L'objectif est de cibler particulièrement les jeunes en zones rurales et péri-urbaines.

Cinquièmement, la mise en place d'un environnement propice au développement agricole est fondamentale. Il faut les politiques, les budgets, les programmes et la planification nécessaires pour que l'agriculture puisse fleurir.

Dans ce contexte et particulièrement dans le contexte de cette continuité villes-campagnes, il est important que les processus de planification territoriale incluent les petits agriculteurs. Nous devons les écouter. Nous devons nous assurer que leur voix compte et que leur voix porte et que cette planification prenne en considération leurs besoins fondamentaux.

Mesdames et messieurs,

Au FIDA, nous plaidons pour un développement rural intégré et le dépassement de la vieille dichotomie: les villes d'un côté – les campagnes de l'autre. Il s'agit d'une approche intégrée de la campagne aux villes et zones péri-urbaines.

Le développement rural doit donc être conçu en prenant en compte cette continuité, ce besoin d'une approche totalement intégrée. Ce lien permanent et cette interdépendance entre les villes, les zones péri-urbaines et rurales. Je dirais qu'il s'agit là presque d'un cordon ombilical.

Cette nouvelle conception me parait impérative pour mettre en œuvre les chaînes de valeur dont nous avons tant besoin.

Je vous remercie.