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Protéger à la fois la santé et les revenus: un équilibre délicat au temps de la COVID-19

27 mai 2020

Le développement passe par un large éventail d'actions s’inscrivant à la fois dans le court terme , comme les secours d'urgence, que dans le moyen et long terme avec le renforcement des infrastructures et de la résilience, qui permettent aux individus, aux communautés et aux États de prospérer même après la clôture des projets. Trouver l'équilibre entre ces interventions est déjà délicat dans des conditions idéales. Mais qu'en est-il lors d'une crise sans précédent comme celle de la pandémie de coronavirus?

Dans le monde entier, les pays développés et les pays en développement intègrent le fait que les mesures de confinement, quoique nécessaires pour arrêter la propagation de la COVID-19, entraînent néanmoins des destructions d'emplois. Ce problème est particulièrement préoccupant pour les populations les plus pauvres du monde, dont les trois quarts vivent dans les zones rurales des pays en développement et gagnent leur vie dans l'agriculture.

Des marchés compétitifs: la voie vers une résilience durable

Certains petits exploitants fonctionnent sur un modèle entrepreneurial et s'emploient à bâtir une rentabilité financière et à accroître leurs revenus et leurs actifs, mais la plupart sont des agriculteurs de subsistance. En règle générale, ils sont pauvres et vulnérables, et leur productivité est faible. Ils n'ont pas accès aux dernières solutions techniques, aux financements, aux intrants, aux services et aux marchés.

La transparence, la compétitivité et le bon fonctionnement des marchés contribuent à créer un système d'incitations juste et durable qui encourage ces entreprises à adopter des pratiques productives. La compétition incite également les agriculteurs à renforcer leur efficacité et la qualité de leurs produits, tout en réduisant les coûts de production, ce qui permet aux consommateurs d'accéder aux biens et aux services qu'ils souhaitent à un bon rapport qualité/prix. Enfin, la solidité et la compétitivité du cadre dans lequel opèrent les petits exploitants entraînent chez ceux-ci une augmentation des marges bénéficiaires et de la croissance.

C'est pourquoi l'investissement public dans le secteur agricole est un catalyseur qui aide les petits producteurs à se doter des outils leur permettant d'améliorer leur productivité et leurs revenus et de renforcer leur résilience. Les agriculteurs eux-mêmes doivent aussi investir dans leur production – mais, pour investir, ils doivent avoir accès au crédit, et qui dit crédit dit remboursement. Par conséquent, si l'on veut que les petits agriculteurs puissent générer un revenu suffisant pour réaliser des investissements qui leur permettront de renforcer leur résilience, il est fondamental de faciliter leur accès aux marchés. Sans marché, pas de vente; sans vente, pas de revenu; sans revenu, pas de remboursement – et dans bien des cas, pas de sécurité alimentaire non plus.

En temps de crise, les gouvernements et les partenaires de développement donnent souvent la priorité aux interventions d'urgence, notamment à l'aide humanitaire. Cette position est compréhensible, notamment lorsque les gouvernements font face à une menace invisible et inédite comme la COVID-19. Cependant, ces interventions peuvent à terme limiter le potentiel de développement agricole à grande échelle. Paradoxalement, elles peuvent avoir pour conséquence inattendue d'inverser les effets des investissements déjà réalisés pour aider les agriculteurs à améliorer leur productivité et à échapper à la pauvreté. Elles peuvent même aggraver l'insécurité alimentaire.

Par exemple, les interventions qui portent sur la fourniture de produits destinés à la consommation privée (denrées alimentaires, intrants, etc.) peuvent déséquilibrer les marchés de manière inattendue. Elles ont tendance à évincer le secteur privé de ces marchés, de sorte qu'il est impossible pour des intervenants plus efficaces tout au long de la chaîne de valeur d'investir et de se mobiliser. D'un autre côté, les transferts monétaires permettent aux consommateurs de continuer de dépenser et d'injecter ainsi des liquidités indispensables dans les marchés alimentaires auxquels les agriculteurs livrent leur production. Ces mesures de soutien aux acteurs des filières locales renforcent la résilience à de nombreux niveaux.

La coordination entre les organismes de développement a toujours été essentielle. Mais aujourd'hui plus que jamais, les acteurs du développement doivent se coordonner efficacement. Il est essentiel de faire en sorte que toutes les interventions soient ciblées correctement. Il faut fournir une assistance à ceux qui courent le risque de connaître la famine, tout en évitant une dépression des marchés alimentaires qui ferait chuter les revenus des agriculteurs. Il convient de bloquer les voies de transmission de la maladie, mais sans cesser d'acheminer les denrées vers les marchés, afin d'éviter que des produits invendus ne pourrissent alors que la population souffre de la faim et que les petits exploitants plongent davantage dans la pauvreté.

Un lien indissociable entre aide humanitaire et développement

Dans le domaine agricole, la résilience est la capacité de faire face à des événements qui pourraient entraîner une forte baisse de la production. Il s'agit notamment des phénomènes météorologiques extrêmes (crues, sécheresse, cyclones), de l'invasion de criquets qui sévit actuellement ou de la pandémie de COVID-19.

Le moyen le plus efficace de renforcer la résilience des petits exploitants est d'améliorer leur productivité agricole. Les gouvernements et la communauté internationale s'engagent régulièrement à agir et à investir pour renforcer la résilience des agriculteurs africains, souvent en réponse à des préoccupations relatives aux changements climatiques, aux conflits et à la sécurité alimentaire des pays. Toutefois, dans bien des cas, il existe un fossé entre quantité et qualité. En d'autres termes, l'augmentation des dépenses agricoles ne permet pas toujours de répondre aux besoins réels des producteurs ou de relever les défis du développement agricole durable.

Toute action en faveur du développement qui aurait pour objectif d'améliorer réellement et durablement les moyens d'existence des petits producteurs devrait se fonder sur l'idée que l'agriculture peut être une activité lucrative. Tout ménage agricole, aussi petit et défavorisé soit‑il, est avant tout une entreprise qui investit dans ses activités saisonnières, engageant sa terre, son travail et – lorsque c'est possible – de l'argent. Les gouvernements et leurs partenaires de développement devraient tenir compte du fait que les ménages ruraux, qui investissent dans les économies nationales et y contribuent, assument la totalité du risque lié à leur investissement. En conséquence, les politiques et les investissements devraient viser en priorité à aider ces ménages à améliorer leur productivité et leur résilience.

Pour renforcer la résilience des agriculteurs, il faut mettre en place les conditions suivantes: établissement de relations efficaces et fructueuses avec les marchés, bon fonctionnement des services publics, renforcement des capacités pour une prise de décisions plus judicieuse, facilitation du dialogue avec les interlocuteurs des chaînes de valeur, et gouvernance solide des organisations ou des coopératives agricoles. Dans de telles conditions favorables, les agriculteurs peuvent exploiter leurs propres ressources et moyens pour améliorer leur productivité, réaliser des profits plus importants et bâtir leur prospérité.

On ne doit pas laisser les agriculteurs retomber dans le piège de la subsistance à cause de la crise actuelle de la COVID-19. Nous avons investi dans l'agriculture en tant qu'activité économique: il importe aujourd'hui que, parallèlement à l'action que nous menons pour aider les populations à affronter la pandémie, nous apportions notre appui aux agriculteurs et à leurs partenaires commerciaux locaux pour qu'ils puissent poursuivre leurs activités.

Il est essentiel d'assurer un accès continu à des marchés transparents et compétitifs pour préserver la productivité des agriculteurs ainsi que l'élan acquis ces dernières années dans la lutte contre la pauvreté et l'insécurité alimentaire en milieu rural. Les organisations qui travaillent sur les questions indissociables que sont l'aide humanitaire et le développement peuvent maintenir le mécanisme de marché de l'offre et de la demande tout en acheminant les secours d'urgence dans les endroits qui en ont le plus besoin. Par exemple, les transferts monétaires mis en place dans le cadre des interventions d'urgence pourraient être réalisés par l'intermédiaire des banques mobiles et de dispositifs similaires. Et dans la mesure du possible, les denrées alimentaires acheminées lors des situations d'urgence devraient provenir des petits agriculteurs qui sont en capacité de les fournir.

Les gouvernements mettent de plus en plus en garde contre la menace d'une crise alimentaire.  Selon des données empiriques, dans plusieurs pays africains, l'aggravation de l'insécurité alimentaire pourrait entraîner une crise plus importante que la pandémie elle-même. Protéger aujourd'hui les moyens d'existence des agriculteurs permettra de faire en sorte que des produits alimentaires sains et bon marché soient aussi disponibles après la fin de la pandémie. En unissant nos forces pour coordonner l'action et réaliser les investissements voulus, nous pourrons garantir la résilience de l'Afrique rurale de l’après-COVID-19.

 

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