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COVID-19: Le recul des envois de fonds par les migrants met en danger les familles rurales

09 juin 2020

L'impact économique de la pandémie de COVID-19 a entraîné la perte de millions d'emplois dans les pays développés et en développement. Les travailleurs migrants sont parmi les plus directement touchés. En effet, nombreux sont ceux qui étaient employés dans des secteurs touchés de plein fouet par le ralentissement économique, tels que le bâtiment, l’industrie hôtelière, le tourisme, l’alimentaire, les entreprises agricoles, le transport ou le travail domestique. Les pertes de revenus qui en découlent ont des répercussions indirectes dans le monde entier, mettant en danger des millions de familles rurales pauvres.

La majorité des travailleurs migrants viennent de pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire et, afin de venir en aide aux membres de leur famille restés sur place, ils leur envoient régulièrement de l’argent. On estime que 800 millions de personnes reçoivent ainsi régulièrement des fonds envoyés par les quelque 200 millions de travailleurs migrants à travers le monde, et que cet argent leur permet d’acheter des vivres et d’avoir accès aux soins de santé et à l’éducation. Ainsi, à l’échelle mondiale, une personne sur neuf bénéficie directement de ces envois de fonds.

En 2019, les envois de fonds par des travailleurs migrants à destination des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire se sont établis à 554 milliards d’USD, et la moitié environ était destinée à des familles vivant dans des villes de petite taille ou en milieu rural. Toutefois, d’après des prévisions récentes de la Banque mondiale, ces envois devraient accuser en 2020, en raison de la COVID-19, la plus forte baisse de l’histoire et diminuer de 20% pour s’établir à 445 milliards d’USD.

Si, par le passé, les envois de fonds ont plutôt bien résisté face aux chocs extérieurs, nous avons pas affaire cette fois à une crise ordinaire. En effet, la COVID-19 touche aussi bien les personnes qui envoient des fonds que celles qui en reçoivent. Les familles rurales des pays en développement ont subi de plein fouet les effets des mesures de confinement et de distanciation sociale. Les marchés ont été fermés et les transports interrompus. Les petits exploitants se sont vus dans l’impossibilité de vendre leurs récoltes et d’acheter des intrants, y compris des semences et des engrais. Les journaliers, les petits entrepreneurs et les travailleurs informels, qui sont très souvent des femmes ou des jeunes, sont parmi les plus touchés.

Le Fonds international de développement agricole (FIDA) s'emploie actuellement à évaluer les effets de la diminution des envois de fonds sur les destinataires des pays en développement, où ces sommes, qui sont généralement de 200 à 300 USD par mois, représentent en moyenne 60% des revenus des ménages. Cette diminution n'aura pas les mêmes effets d'un pays à l'autre ou d'une communauté à l'autre: les zones rurales, qui comptent le plus sur ces envois, risquent d'être durement touchées.

Les premiers chiffres transmis par les pays fortement tributaires des envois de fonds sont très inquiétants. Les informations qui nous parviennent du Sénégal, du Kenya, d’El Salvador, du Népal, des Philippines ou encore d’Europe orientale viennent toutes confirmer cette chute brutale des envois de fonds, et font aussi état du fait que des centaines de milliers de travailleurs migrants sans emploi rentrent chez eux, dans leur foyer et dans leur communauté rurale déjà très éprouvées.

Cette diminution soudaine, voire cet arrêt, des envois de fonds pourrait avoir des conséquences sur la production alimentaire ces prochains mois, étant donné que la saison des plantations est sur le point de débuter dans plusieurs régions. Ainsi, sans rentrées de fonds régulières, de nombreuses familles rurales maliennes se trouvent dans l’incapacité d’acheter des semences et autres intrants pour la saison prochaine.

Familles bénéficiaires des envois de fonds et sécurité alimentaire: moyens d’action efficaces

Les conséquences économiques de la pandémie de COVID-19 pourraient faire sombrer les familles rurales dans une pauvreté plus grande encore, et menacer la prospérité et la stabilité mondiales. Pour limiter autant que possible les effets de la chute des envois de fonds sur la sécurité alimentaire de ces familles, il nous faut agir maintenant pour fournir aux ruraux les moyens de se relever plus rapidement. Plusieurs solutions “gagnant-gagnant” sont possibles:

  • Mettre en place des approches innovantes visant à aider rapidement les familles bénéficiaires des envois de fonds en temps de crise, telles qu’une diminution des frais ou l'élaboration de solutions permettant aux travailleurs migrants de transférer directement à leur famille des produits non financiers (denrées alimentaires ou médicaments, par exemple) par l’intermédiaire des prestataires de services d'envoi de fonds.
  • Recenser les possibilités de création de revenus s’offrant au “capital humain” que constituent les travailleurs de retour chez eux, et apporter un appui dans ce sens. Les migrants ramènent un savoir‑faire, des connaissances et des compétences dans leurs bagages. Ils savent prendre des risques, faire preuve de résilience et d’esprit d'initiative. En ces temps de crise, il faut se montrer créatif et tirer parti de leurs talents pour soutenir la riposte dans les pays d’origine.
  • Encourager l’inclusion financière des familles bénéficiaires en favorisant la création et l’adoption de produits d’épargne d’urgence.
  • Promouvoir le recours au numérique pour l’envoi et la réception des fonds et faire circuler des informations concernant les produits d'envoi de fonds et les moyens de s’en procurer. Pour peu que l’on renforce l’accès des populations rurales au numérique, les envois de fonds pourraient contribuer à la transformation du monde rural et à la création d’emplois et de débouchés. Le fait de percevoir les fonds de cette façon permettrait en effet à ces populations d’avoir accès à des produits d’épargne, de crédit ou d’assurance et d’accroître la résilience des familles, qui en ont fort besoin, bénéficiant ainsi à la communauté tout entière.

Afin de relever certains des défis auxquels se heurtent les populations rurales, le FIDA dirige actuellement, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, le Groupe de travail de la communauté mondiale des envois de fonds, un groupe composé de 35 acteurs de divers secteurs qui publiera prochainement un ensemble de recommandations exhaustives intégrées intitulé A Blueprint for Action.

Les mesures concrètes qui y seront proposées permettront d’améliorer les cadres juridiques et réglementaires, de faciliter la mise en œuvre des solutions portées par le secteur privé et de favoriser la participation active des organisations non gouvernementales, en particulier des groupes issus de la diaspora. Ainsi, et même pendant cette crise sans précédent, les bénéficiaires pourront tirer le meilleur parti des envois de fonds afin de favoriser le développement de leur famille et de leur communauté, de sorte que les générations futures considèrent l’émigration comme un choix, et non pas comme une nécessité.

 

Pedro de Vasconcelos est le responsable du Mécanisme de financement pour l'envoi de fonds au Fonds international de développement agricole (FIDA).