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Repenser nos choix économiques

Depuis des décennies, les êtres humains ont choisi les profits plutôt que la vie. Le temps est venu de changer d’approche

15 avril 2020

La pandémie de COVID-19 va remodeler tous nos choix économiques. Les différents pays ont fait un choix crucial ces dernières semaines, en faisant passer la vie humaine avant la croissance économique. Des gouvernements, dont le nôtre en Inde, ont imposé des mesures de confinement pour ralentir la pandémie, soulager la pression sur leurs hôpitaux et sauver des vies. D’un côté, les coûts économiques seront énormes. Fitch Ratings a réduit de moitié ses prévisions de croissance pour 2020. La volatilité est sans précédent. Une évaluation de Forbes commençait par la phrase suivante: "Les prévisions économiques de la semaine dernière sont obsolètes". De l’autre côté, les informations atterrissent dans nos téléphones minute par minute, jouant à la fois sur notre empathie et notre peur. Le choix que nous avons fait va de soi: la vie humaine plutôt que la croissance économique. En faire un autre serait inhumain. Mais avons-nous toujours fait ce choix-là? Pas vraiment.

Depuis des décennies, nous avons fait le choix du profit et de la croissance plutôt que de la vie humaine. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 4,2 millions de vies sont perdues chaque année à cause de la pollution atmosphérique. Ces décès surviennent à différents endroits, à cause de toutes sortes de maladies et à l’écart du flux frénétique de nos réseaux sociaux. Par conséquent, il ne nous apparaît pas si clairement qu’il s’agit d’un choix. Le choix entre 4,2 millions de vies et le rendement marginal découlant d’un autre choix  fait par les industriels entre des technologies polluantes ou non polluantes. Il ne s'agit pas d'un appel révolutionnaire à renoncer à nos voitures pour revenir à la charrette. Des technologies plus propres sont disponibles, et pas seulement pour les propriétaires de Prius. Par exemple, grâce à nos programmes du FIDA, des technologies à faible coût sont développées pour les petits exploitants agricoles.

Sauver des vies

Mais est-on bien sûr que nous sauvons toutes les vies à présent? Les recommandations sont claires. Pratiquer la distanciation sociale? Ce n'est guère viable pour les 2% de la population mondiale qui sont sans abri ou les 20% qui n'ont pas de logement adéquat. La distanciation sociale aura également un impact économique disproportionné sur le secteur informel, qui emploie jusqu'à 60% de la population active dans le monde et 90% en Inde. Le remède pourrait causer une extrême pauvreté et une crise de la sécurité alimentaire, mettant en réalité en péril un plus grand nombre de vies. Dans ce contexte, le premier programme d'aide de 1 700 milliards de Roupies (₹1.7 lakh crore relief package) allait dans le bon sens en mettant l'accent sur la sécurité alimentaire et les transferts d'argent pour les personnes vulnérables.

Se laver les mains? Comment faire pour les 35% qui n'ont pas accès à des installations sanitaires? Selon l'UNICEF, même avant la COVID-19, les maladies directement liées au manque d'eau potable tuaient quotidiennement 1 400 enfants de moins de cinq ans, soit plus d'un demi-million par an dans le monde. Ces dernières années, l'accent a été mis à nouveau sur l'assainissement. Il faut en faire plus, mais des mesures à long terme nécessiteraient de creuser le déficit budgétaire.

L'économie est une question de choix, une étude du "comportement humain dans sa relation entre certaines fins et des moyens limités". Les compromis sont au cœur de ces choix. D'un côté: 4,2 millions, 0,5 million, 115 000 (etc.)  vies. De l'autre: des PIB qui reculent, des technologies plus coûteuses, des déficits budgétaires plus élevés. De telles comparaisons pourraient ne pas correspondre à nos normes esthétiques habituelles. Mais cette pandémie va mettre notre imagination à l'épreuve. Les oppositions binaires entre gauche et droite s'effondrent. Un secrétaire au Trésor républicain aux États-Unis suggère de procéder à des transferts d'argent liquide pour tous les travailleurs. La Confédération de l'industrie indienne conseille de réduire les salaires des cadres supérieurs en veillant à ce que les travailleurs ne perdent pas leur emploi. Les démocraties libérales se font concurrence à qui réduira le plus les droits et la circulation des individus. Les citoyens soutiennent (et même exigent) ces restrictions. Nous avons adopté une suspension des lois, un "état d'urgence" quasi-mondial.

Changer de paramètres

Ces états d’urgence pourraient constituer la nouvelle norme, car les « cygnes noirs », comme on appelle parfois les événements hautement improbables aux conséquences extrêmes, se propagent maintenant rapidement. La fréquence et la facilité avec lesquelles nous pouvons nous déplacer d’un territoire à l’autre et ainsi y transporter le virus ont aggravé notre fragilité. Il est peut-être temps de passer des indices de croissance et de vitesse économique (tels que le taux de croissance du PIB) à d’autres, s’appuyant sur la qualité et les conditions de vie. De nombreuses organisations, dont celle pour laquelle je travaille, préfèrent désormais observer non pas simplement les revenus mais la résilience. Des indices pertinents existent déjà. L'indice de développement humain mesure l'espérance de vie en tant qu'indicateur d'une vie longue et saine, du niveau d'éducation et du revenu par habitant au niveau national. L'indice de pauvreté multidimensionnelle s'appuie sur les capacités, sur le plan de la santé, de l'éducation et des niveaux de vie. La différence entre les objectifs économiques standard et ces indices basés sur le bien-être est qu'ils mettent clairement l'accent sur la vie plutôt que sur les profits.

Dans le nouveau film dystopique de Netflix, La Plateforme, des détenus se voient attribuer au hasard un niveau dans une gigantesque tour verticale. La nourriture descend par un trou central du haut vers le bas. Si les prisonniers de chaque niveau prenaient leur part raisonnable, il y en aurait assez pour tout le monde. Cela n'arrive jamais, et ceux des niveaux inférieurs sont obligés d'adopter des stratégies brutales pour rester en vie. C'est une représentation brutale de nos économies. Trop brutale peut-être. Mais le fait est indéniable: nous ne vivons pas dans des mondes séparés. Nous vivons dans un bâtiment dont les passages se chevauchent, où nos pièces varient en taille et en confort mais sont toutes reliées. Nous sommes confrontés à un ennemi commun, et il se peut qu'il y en ait d'autres à l'avenir. Une vie menacée est une menace pour nous tous. Quel est le prix que nous sommes maintenant prêts à payer pour la vie des autres?

 

Cet article a été publié à l'origine sur The Hindu. Kaushik Barua est le directeur de pays du FIDA pour le Cambodge. Les opinions exprimées sont personnelles.