Les espèces négligées et sous-utilisées sont la clé pour nourrir le monde

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Les espèces négligées et sous-utilisées sont la clé pour nourrir le monde

©FIDA/Francesco Cabras

La nature regorge de plantes capables de nourrir des êtres humains; pourtant, les systèmes alimentaires mondiaux sont dominés par trois espèces seulement: le blé, le maïs et le riz. Ces espèces fournissent 50% des calories d’origine végétale que nous consommons et occupent 40% des terres arables de la planète. 

Notre dépendance mondiale à l’égard d’un nombre aussi limité de cultures vivrières a de vastes implications. Si ces cultures ont contribué de façon inestimable à la lutte contre la faim dans le monde, elles ne peuvent à elles seules fournir tout l’éventail des nutriments dont les individus ont besoin pour être en bonne santé. Il faut, pour cela, une alimentation beaucoup plus diversifiée, à laquelle de larges franges de population parmi les plus pauvres du monde n’ont pas accès.

Ce manque de diversité agricole a également de graves conséquences sur la biodiversité mondiale et l’environnement naturel. Les espèces et variétés alimentaires les plus courantes ont besoin d’importants intrants externes pour se développer dans des environnements divers et variés, ce qui pèse lourdement sur les ressources locales, atténue la résistance aux chocs extérieurs et contribue à une dégradation de l’environnement, à la disparition de services écosystémiques et à un accroissement des émissions mondiales.

L’heure est donc venue de se tourner vers certaines des quelque 5 000 autres espèces qui, de par le monde, peuvent être une source de nourriture. Il s’agit de ce que l’on appelle les « espèces négligées ou sous-utilisées » - des plantes, des animaux et des champignons dont la contribution aux systèmes alimentaires durables est fortement sous-évaluée en raison d’un manque général de connaissances et d’informations.

Ces espèces sont le plus souvent originaires des milieux dans lesquels elles sont cultivées. Elles se sont donc adaptées aux conditions locales et nécessitent moins d’intrants externes et économiques que les cultures conventionnelles. Nombre d’entre elles peuvent également se développer dans des régions isolées, sur des sols arides ou des terres considérées comme impropres à d’autres usages. Elles constituent de ce fait un élément important des stratégies d’adaptation aux changements climatiques et sont économiquement viables pour les petits producteurs. En outre, de nombreuses espèces négligées ou sous-utilisées recèlent une haute valeur nutritive et sont riches en micronutriments et en composés bioactifs.

Les chercheurs et les responsables politiques ne se sont guère intéressés à ces espèces à l’échelle planétaire et n’ont pas pris en compte qu’elles pourraient être susceptibles de concourir à l’agriculture durable, d’offrir des moyens de subsistance aux populations rurales et de favoriser la production de denrées alimentaires abordables et nutritives. Il en va tout autrement des populations locales, qui connaissent et utilisent ces espèces.

Les espèces en question étant pour la plupart cultivées localement, souvent dans des jardins potagers, ou récoltées dans les forêts, ce sont généralement les femmes des zones rurales et les populations autochtones qui s’en occupent, tant à des fins de consommation personnelle que pour la vente sur les marchés locaux. La commercialisation de ces espèces, que ce soit au niveau local, national ou international, montre qu’elles peuvent générer des revenus pour les communautés qui disposent des connaissances nécessaires pour les cultiver, les utiliser et les transformer.

Cependant, ces connaissances disparaissent rapidement, de sorte qu’il est essentiel de veiller à ce que le savoir traditionnel en la matière soit préservé et transmis aux générations futures. Les aliments traditionnels font partie intégrante du savoir humain et constituent une composante cérémonielle entrant dans la façon dont nous nous comprenons et dont nous comprenons nos communautés. Cela vaut particulièrement pour les populations autochtones, dont les modes d’alimentation dépendent fortement des espèces négligées ou sous-estimées mais ne sont souvent pas reconnus à leur juste valeur par la société qui les entoure.

Le fait de protéger ces espèces permet aux populations de devenir des ambassadeurs de leur culture et de leur identité – c’est le cas par exemple du quinoa, une céréale traditionnelle des Andes, aujourd’hui mise à l’honneur par les chefs et cuisiniers du monde entier. En cultivant ces aliments, les producteurs autochtones et ruraux ont la possibilité de faire connaître leurs modes d’alimentation traditionnels et d’assurer leurs moyens de subsistance. Il faut cependant éviter que ces produits ne fassent l’objet d’un processus de « gentrification », lorsque l’engouement des consommateurs est tel qu’il fait grimper les prix ou baisser les quantités disponibles, empêchant de ce fait ceux qui vivent de ces produits de s’en procurer.

Le FIDA s’emploie, en étroite collaboration avec les petits producteurs et les communautés autochtones, à étudier les avantages nutritionnels, économiques, culturels et environnementaux des espèces négligées ou sous-utilisées, et à trouver les moyens d’aider les producteurs, en particulier les femmes, à cultiver et commercialiser ces produits grâce à des innovations technologiques et des politiques de soutien.

En Inde, des travaux de recherche appuyés par le FIDA ont permis d’inclure dans les programmes nationaux de subsistance des variétés de millets mineurs, dont la culture était en déclin mais qui supportent des conditions d’aridité et de chaleur intense. De même, au Guatemala, le légume-feuille chaya, riche en micronutriments et produit principalement par les femmes autochtones, a été introduit dans les repas que servent les établissements scolaires.

Dans le cadre de son action en faveur de l’agriculture climato-compatible, le FIDA intègre les espèces négligées ou sous-utilisées dans la conception et la mise en œuvre de ses projets. Il a notamment élaboré un cadre opérationnel sur l’utilisation de ces espèces dans l’agriculture sensible aux enjeux nutritionnels. En 2021, il s’est associé à l’alliance entre Bioversity International et le CIAT pour la rédaction de notes pratiques consacrées aux études et aux investissements portant sur les espèces négligées ou sous-utilisées et leurs chaînes de valeur pour les marchés nationaux et internationaux, ainsi qu’à l’instauration de cadres d’orientation qui reconnaissent leur intérêt sur le plan nutritionnel.

Comme le montrent les travaux de la COP 26 et du sommet mondial sur les changements climatiques, ainsi que les conclusions du Sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, il faut agir maintenant pour atténuer les effets de l’activité humaine sur le climat, préserver la biodiversité et aider les habitants les plus pauvres des zones rurales à s’adapter aux changements. De même, le Rapport sur le développement rural 2021 appelle à révolutionner les systèmes alimentaires mondiaux.

Pour répondre à ces défis et mettre en place des systèmes alimentaires durables qui permettent de nourrir le monde, d’assurer des moyens d’existence aux agriculteurs et de protéger les environnements, il faut imaginer des solutions qui prennent en compte les espèces négligées ou sous-utilisées et celles et ceux qui les cultivent.